Sabrina Bellaouel & Hannah Rosselin

Quelques semaines après la sortie du nouvel EP de Sabrina Bellaouel « Illusions », puis la publication du clip éponyme réalisé par Hannah Rosselin, Hawa rencontre les deux artistes. Nous les avons questionnées sur leur subtile collaboration dans une conversation riche et sans fard, en évoquant les doubles cultures, l’image de la femme et le rôle des artistes aujourd’hui.

 

 

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© Cesar Decharme

 

C’est en 2011 avec le groupe The Hop qu’on découvre Sabrina Bellalouel sur scène. Il s’en suit plusieurs collaborations avec des musiciens de Grande Ville tels que Jimmy Whoo ou Loubenski, avant de s’engager en solo en 2016 avec un premier EP trois-titre, intitulé «Cheikh», sous le label Orfèvre.

En Décembre dernier, c’est en totale indépendance qu’elle lance «Illusions», un riche projet Soul RnB qui nous charme et nous apaise. Les émotions sont palpables dans les mélodies, et la sensibilité manifeste de la chanteuse nous est offerte avec une humble générosité. Sa voix suave n’a d’égal que la beauté et l’élégance des clips qui accompagnent l’album, réalisés par Hannah Rosselin. La douceur de ces images tournées en Algérie nous interpellent et nous séduisent. On y retrouve l’identité artistique d’une vidéaste déjà riche de projets allant du court métrage au documentaire, pour la plupart tournés à l’étranger. Hannah Rosselin filme au plus près des gens, et tourne vers eux sa caméra bienveillante, laissant les corps jouer élégamment avec les mots. On attend avec impatience son documentaire « BEIT JALA, Chronique d’un village palestinien sous l’occupation », dont le teaser sorti il y a huit mois laisse présager un film engagé et émouvant à la poésie percutante.

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 Avec le clip « L’eau », la chanteuse nous guide dans son Algérie mère, et l’ambiance vaporeuse de « Illusions » nous enivre. Hannah Rosselin et Sabrina Bellaouel nous offrent des images intimes à la sensualité sobre. Je rencontre les deux artistes à une terrasse près de Château Rouge, un thé à la menthe et leurs rires pétillants pour nous réchauffer en cette froide soirée d’hiver.

 


 

Revue Hawa : Parlez-moi de ce qui a motivé votre collaboration ? J’imagine que c’est autant une rencontre artistique que personnelle ?

Sabrina Bellaouel : On s’est croisées à un concert, elle m’a dit qu’elle aimait bien ce que je faisais, j’ai regardé ses vidéos que j’ai trouvées incroyables. On s’est donné rendez-vous pour parler de nos projets respectifs. Elle m’a montré des images qu’elle avait tourné à Cuba et en Palestine, forcément je suis tombée amoureuse… En évoquant l’Algérie, on s’est dit que ça pourrait être une bonne collaboration. Visuellement je trouvais que cela correspondait parfaitement à ma musique, que ça la sublimait.

Revue Hawa : Pourquoi avoir choisi l’Algérie comme décors pour les clips ?  

SB : Étant donné que j’avais écrit toutes les paroles en Algérie, c’était évident qu’il fallait y réaliser les clips. J’avais envie d’aller tourner des images là-bas depuis un certain moment parce que je trouve que c’est un pays qui n’est pas assez mis en avant.  Et surtout c’est un endroit qui me ressemble beaucoup ! 

 

Revue Hawa :  Esthétiquement on perçoit dans les deux clips une réflexion sur l’image de la femme, c’est une démarche dans laquelle vous vous êtes trouvées en accord ?

 Hannah Rosselin :  Réfléchir à l’image de la femme est même un des éléments qui nous a le plus rapproché. Je pense qu’on a été toutes les deux très contrariées des hommes de nos milieux respectifs. Quand Sabrina m’a contactée, je n’avais jamais travaillé avec une artiste femme et elle non plus. Cette rencontre c’était à la fois une libération et une découverte.

SB : À mon sens, nous avons la même idée du beau, une esthétique commune, et cet intérêt pour les rituels. Nous avons voulu rendre hommage à la beauté féminine et particulièrement à la femme arabe. D’autant plus qu’il s’agit d’un pays où il y a beaucoup de contradictions à ce propos : la femme n’a pas forcément la parole qu’elle devrait avoir

 

Revue Hawa : L’expérimentation est palpable dans votre collaboration, on sent de la matière tactile dans la fusion de l’image et de la musique. Comment avez-vous travaillé ensemble et articulé vos deux univers?

HR : Oui, il y a eu une grande part d’expérimentation dans notre manière de travailler  !  Sabrina était presque toujours présente pendant les périodes de montage. Les clips sont nés en Algérie, alors qu’on passait des nuits entières à regarder les rushs, à imaginer différents scénarios.

SB : Nous étions toutes les deux d’accord sur le fait qu’il fallait capter quelque chose de réel. Là-bas, c’est un univers que Hannah ne connaissait pas. Le Monde Arabe est particulier, mais quand nous sommes arrivées dans ma famille on était comme dans un cocon. Pourtant, il se passait tellement de choses à l’extérieur ! Cela nous a beaucoup inspirées au quotidien. 

 

Revue Hawa : Ce réel, vous le captez en vous centrant sur des lieux. C’est intimiste et en même temps très respectueux. En ce moment l’image orientale est presque en train de devenir tendance, on a vu Skepta plagier le photographe Ilyes Griyeb. On constate aussi un amalgame avec l’esthétique dite « banlieusarde », et le récent phénomène de confusion entre le look hipster et les tenues musulmanes (voir le projet « Hipster/Muslim » du photographe Shirin Mirachor). Tout ça est en décalage avec les discours racistes qu’on peut entendre dans le paysage politique, ou l’image négative que nous renvoient les médias. Vous réussissez à vous positionner en dehors de ces débats. Vous semblez sincèrement puiser dans ces milieux comme inspiration, sans les livrer en pâture, comme si vous vouliez défendre cette culture et la protéger.

SB : C’est délicat d’arriver comme ça dans un pays. Même pour moi en tant que fille d’immigrés, c’est compliqué de s’imposer et venir avec une caméra, presque comme un voyeur. Mais on ne nous à jamais demandé pourquoi on était là, ou ce qu’on voulait y faire. Ce n’est pas parce qu’on me connaissait, mais grâce à notre énergie. Nous tenions à être très respectueuses, on allait voir les enfants en leur disant « Je vais chanter, est ce que vous voulez continuer à jouer au foot pendant qu’on filme ? ». À chaque fois c’était bien accueilli. On est parties pour 10 jours, avec l’idée de tourner un ou deux clips, si on y arrivait. Au final on est rentrées avec des heures et des heures de rush. 

 

 

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© Cesar Decharme

 

Revue Hawa : Vous êtes donc parties ensemble capter de nombreuses images et même de quoi réaliser un documentaire, qu’est ce que vous pouvez me dire là dessus ?

HR : Au bout du deuxième ou troisième jour nous avons réalisé que faire des clips ne serait pas suffisant. Il nous fallait un film pour faire le lien entre sa musique et sa famille, montrer que tout ça a un sens. On préfère ne pas donner de date de sortie, pour se laisser le temps de faire quelque chose de bien, sans se précipiter. Car forcément, la narration n’est pas la même que celle d’un clip. Il y a un gros travail d’écriture qu’on fait toutes les deux, qui nous ressemble vraiment.

SB : C’est le contexte de l’Algérie, le retour aux sources. Il ne s’agit pas juste d’une franco-algérienne qui va « au bled » et qui tourne des clips sur de la musique occidentale. On veut vraiment créer des ponts entre qui nous sommes ici, et ce qu’il se passe là bas. Illustrer notre expérience, comment on a été nourries, et comment nous avons été changées. Parce que de retour à Paris en ressortant de cette expérience, j’étais complètement différente. On a beaucoup échangé et débattu là-bas avec Hannah. J’ai l’impression d’avoir grandi à la sortie de ce voyage.

 

Revue Hawa : Justement, Sabrina quel est le rapport que tu entretiens avec l’Algérie, et comment puisez-vous toutes les deux dans la tradition et la richesse de ces cultures pour nourrir votre créativité ?

SB : C’est une démarche assez naturelle. J’essaie de faire ce voyage le plus souvent possible. Depuis que je suis petite j’y vais à peu près deux fois par an. Je n’ai pas pu y aller pendant toute la période de la décennie noire, car mon père vient de Sétif, une ville où il y a eu beaucoup d’attaque sur des civils. À cette période j’ai été un petit peu coupée de ma famille, mais j’y retourne régulièrement depuis trois ans, et on a renoué. Quand j’y suis, j’ai vraiment le recul de ce que j’avais expérimenté enfant, comme l’innocence d’aller jouer au foot à l’extérieur avec les gars… Maintenant que je suis devenue une femme, je n’ai plus le même quotidien en Algérie. Je suis tout le temps en voiture, accompagnée. Surtout dans les campagnes, car à Alger c’est complètement différent, on est plutôt libre. J’ai un autre rapport à l’Algérie aujourd’hui, tout ça a un fort effet sur ma création.

HR : Toute ma famille est à la Réunion donc j’ai un peu la même expérience. Comme Sabrina, j’ai eu une coupure plutôt liée à l’argent car c’est très cher d’y aller… Quand tu y retournes, ca peut être parfois compliqué parce qu’à la fois tu te sens chez toi, mais tu restes quand même l’occidentale. Même si tu renoues, c’est différent. On ne se sent pas chez nous en France, et de fait là bas non plus.

SB : Tu es vue comme une française, donc quelque part tu es privilégiée. C’est cette subtilité que j’ai envie d’effacer quand je vais en Algérie. Je n’ai pas envie de montrer que je viens de France et que j’ai une vie opulente. D’autant plus que ce n’est pas du tout le cas, mais il y a toujours ce fantasme de la « France eldorado ».

 

Revue Hawa : Je t’ai entendu dire que le rapport au temps n’est pas le même là-bas, qu’on voit le temps passer différemment dans un hammam par exemple. C’est visible dans vos clips, où des instants pétillants contrastent avec des plans plus lents et doux.

 

SB : Dans le timing prévu en amont qu’il fallait absolument respecter, chaque lieu était une parenthèse. Merouana, la première ville, est à 1h de Batna. C’est vraiment dans la campagne, sur un haut plateau avec des montagnes tout autour. Tout le monde se connaît, c’est une petite ville où tu as l’impression que le temps s’arrête. Ça circule peu, c’est moins électrique. Les couleurs et les lieux sont différents. Les gens ont des rapports très terriens entre eux. Il n’y a pas tout ce jeux des réseaux sociaux, les voisins se connaissent, ils entretiennent les relations qu’ils ont les uns avec les autres. Ça m’inspire énormément d’un point de vu humain. Ma tante vit presque de troc ! Elle amène un repas à la voisine du dessous, qui va lui donner du henné pour faire nos mains, pendant le ramadan les gâteaux circulent, ils se rendent des services… Il y a un vrai lien humain et spirituel. Les gens ont ce rapport de respect, avec un amour très pudique.

HR : C’est aussi la religion qui fait ça.

SB : Oui, il y a un proverbe arabe qui dit : « Un invité est un envoyé de dieu ». C’est pris au pied de la lettre. Il y a plein d’expressions comme ça : « Le paradis se trouve aux pieds des mères ». Ce sont des idées vraiment ancrées qui ont beaucoup d’impact dans leur vie au quotidien. Les textes sont pris au sérieux. Ils travaillent dans cette vie pour la vie future dans l’au-delà. C’est une histoire de karma! Si tu fais bien les choses maintenant, tu seras tranquille après. Je ressens vraiment ça depuis toute petite quand je vais là bas.

 

 

 

 

Revue Hawa : J’imagine que cette richesse spirituelle nourrit aussi ton travail créatif.

SB : J’en suis certaine. Je suis musulmane, et lorsque je vais en Algérie, je me sens élevée. J’ai l’impression de me nourrir de la spiritualité ambiante. L’appel à la prière se fait dans la rue, les femmes sont voilées… Le contexte du pays dans lequel je suis joue énormément sur mon intimité religieuse.

 

Revue Hawa : Les soins qu’on voit administrer par des femmes à d’autres femmes sous-entendent ou laissent deviner des blessures à panser. Êtes-vous parties en colère? Vous aviez envie de prendre soin de vous, et de nous, dans ce retour à l’essentiel ?

SB : La douleur nourrit aussi beaucoup mon travail, le monde n’est pas non plus tout rose. Je ne sais pas si nous étions en colère mais en tout cas on avait des choses à raconter. Il y avait vraiment quelque chose d’intérieur à exprimer, et à libérer. L’épisode du bain, c’est une sorte de purge.

HR : On arrive avec toutes nos cassures, et on compose avec ce qu’on reçoit là bas. Il s’agit de se laver des gens, des problèmes, des agitations de cette vie ! (rires) J’ai retrouvé cette pratique de soin et d’attention très propre à la religion musulmane avec la famille de Sabrina. Je me suis sentie chez moi. Ce sont deux cultures très différentes, mais qui ont la même simplicité. Il n’y a pas de petits problèmes, on mange, on s’aime, on va dormir.

 

 

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© Cesar Decharme

 

Revue Hawa : Comment avez-vous mis en place l’image de Sabrina, en tant que chanteuse RnB à la voix douce et sensuelle ? C’est une vraie problématique, vous en avez beaucoup discuté ?

HR : Au début on s’est demandé si Sabrina serait dans les clips. Je me souviens de cette discussion, on voulait même qu’elle soit cachée ou de dos. C’est grâce à notre complicité qu’elle a fini par se tourner vers la caméra et qu’on a réalisé que ça marchait. Elle me fait confiance car elle sait que je veux la mettre en valeur.

SB : Oui, j’ai toujours eu beaucoup de pudeur dans la démonstration de mon corps. Je savais pas vraiment comment mettre mon corps à l’image car j’ai toujours eu peur de cet oeil qui allait me filmer. C’est quand même très important de travailler en confiance avec quelqu’un. Je n’aurais pas pu faire la scène du hammam avec un mec ou une autre femme. Dès le début Hannah m’a mise à l’aise par rapport à la caméra, elle me dirigeait aussi beaucoup.

Revue Hawa : Hannah dans toutes tes vidéos, peu importe le contexte culturel, on retrouve ton style artistique et un vrai grain qui t’es propre (qui résonne à merveille avec l’univers musical de Sabrina). D’où te vient ce besoin de voyager pour créer ?

SB : Hannah a un oeil, elle a du goût, et elle a toujours tourné dans des contextes particuliers, où il fallait composer avec les gens, sur le terrain. Il y a des choses à raconter dans des pays qu’on montre souvent avec un regard complètement biaisé. Je ne réduis pas le travail de quiconque, mais je trouve ça intéressant que ça soit une femme ayant vécu en France, mais issue d’une double culture, qui aille à la rencontre des gens là bas.

 

 

HR : Je pense que tout le monde est un peu pareil : on a envie d’aller  là où on se sens le mieux. Alors je consacre une grande partie de mon budget à mes voyages ! Je n’ai quasiment pas tourné en France, parce que ça ne m’inspire pas. Ce n’est pas parce que ce n’est pas beau, j’adorerais y être plus présente ! Mais comme je disais plus tôt, je ne me reconnais pas dans la culture française, bien qu’ayant grandi à Paris. C’est compliqué de composer avec ça. J’ai un physique qui fait que je peux passer dans plusieurs pays, et on me dit souvent « Ah tu viens de là ! ». À 13 ans une nana est venue me voir au lycée en me disant « Ta mère elle est arabe, elle porte le voile, elle est femme de ménage ! ». Ça te marque à vie des phrases comme ça. Effectivement je préfère aller voir les femmes de ménage !

Revue Hawa : On sent ce mélange culturel, c’est ton éducation mixte qui a nourri ta curiosité ?

 

HR : Je ne trouvais pas cette question de double de culture vraiment rationnelle. Mais plus je le dis, et plus je réalise que ça intéresse les gens. Pourtant c’est très dur de se soustraire à l’une ou l’autre. J’ai eu des conversations difficiles avec mon père, où je lui disais que j’avais un problème avec la France et il me répondait « Mais la France c’est Molière, c’est Céline, c’est aussi de grands artistes ! ». Je ne veux pas réduire la France à la colonisation et à sa façon de traiter les pauvres. Mais j’en parle beaucoup avec Sabrina, nous avons toutes les deux du mal à l’oublier. C’est assez central pour nous, c’est vrai qu’il est difficile de ne pas être choquées. 

Revue hawa : Vous vivez votre double culture comme un conflit ? Pourtant j’imagine que vos double cultures vous apportent une grande richesse ?

HR : Oui, c’est aussi comme ça que je vois les choses, ce n’est pas juste un conflit. Quand les deux se marient c’est très beau.

SB : Il faut trouver l’harmonie. Accepter que tu viens des deux, prendre les richesses, et forcément les douleurs aussi, qu’il y a dans chacune. Je cherche la paix. Je trouvais ça complètement évident de lier la musique que je fais moi, ici et maintenant, dans ce contexte de musique RnB électronique presque minimale, avec mes racines. Pour moi c’est un couple parfait et c’est moi qui suis le lien.

Revue hawa : Sabrina tu as d’ailleurs écrit ton album en anglais dans un pays arabe. Tu parles français ici, et arabe là bas. Comment tu joues avec les langues ?

SB : J’expérimente, sinon je m’ennuierais. J’essaie d’écrire de plus en plus en français, et je pense à inclure de l’arabe. J’essaie d’apprendre l’arabe littéraire de manière autodidacte, et c’est très dur. Mais c’est une langue de poésie qui m’inspire énormément. Elle est si musicale qu’elle va partout, et le RnB est un terrain de jeu où tout est possible ! Pour moi, l’arabe c’est la langue de la paix, et la musique est un bon prétexte pour ouvrir un petit peu l’oreille des occidentaux.

 

 

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© Cesar Decharme

 

 

Revue hawa : Vous faites partie des artistes qui ne servent pas aux auditeurs un remake de ce qu’ils auront déjà vu et revu. Vous relevez le pari d’offrir aux gens un contenu nouveau, qui se veut fertile et intelligent tout en étant accessible. Comment éviter le piège des tendances aseptisées ?

SB : Nous avons la volonté de faire quelque chose qui nous ressemble, différent de ce qui se fait. Mais on a pas encore fait face aux rouages de l’industrie : je ne suis pas signée et je n’ai travaillé qu’avec Hannah sur l’image. On a la même idée du sensuel, de l’élégance, je n’ai donc pas encore eu de conflit là dessus. Mais les seules fois où j’ai discuté clip avec d’autres personnes, c’était pour m’entendre dire : « Peut être qu’on pourrait envisager un bikini dans un bar à chicha ?» … Le milieu donne une image des femmes très stéréotypées, dans le RnB ou ailleurs.

 

HR : La vraie force c’est de dire non. Sabrina aurait peut-être explosé avec son clip en bikini, mais il faut savoir dire non. Marre de voir des chanteuses de RnB à moitié nues dans tous leurs clips. J’en avais une image très corrompue, Sabrina m’a montré que ce n’est pas que ça. Qu’il y a un nouvel élan dans le RnB où les femmes mettent en avant leur force.

 

Revue hawa : J’imagine qu’il faut un peu de courage pour produire en indépendant et décider de ne pas rentrer dans l’engrenage de « ce qui se fait pour que ça marche».

SB : Je veux montrer qu’on peut aborder la question du RnB, de la femme, du Moyen Orient, tout ça de manière différente, loin des stéréotypes. Sans faire d’associations dont on aurait pas l’idée de prime abord pour satisfaire une industrie ou un public. On a la responsabilité d’attiser la curiosité des gens. J’ai envie de mettre un peu de lumière, d’apporter une image élégante, tout en indépendance, en travaillant main dans la main avec d’autres femmes, avec des hommes aussi. Je ne suis pas du tout en conflit avec les hommes, je les adore, j’en ai beaucoup dans ma famille, et je défendrais tout ce que fera mon futur mari.

HR : En Palestine, un homme m’a dit : « La paix porte bonheur aux gens. »

SB : Exactement ! C’est un leit motiv dans ma vie. Je pense que c’est ce qui m’a menée à Hannah, et c’est ce qui guidera tout mon travail : aller vers quelque chose de lumineux et de vertueux. C’est très important pour moi : la vertu crée la vertu.

 

 

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© Cesar Decharme

 

 

Revue hawa :Vous vous donnez donc comme mission de transmettre ces valeurs ? Selon vous, quel est votre rôle d’artiste ?

SB : Je trouve qu’on a un vrai devoir de témoignage dans l’art. On a aussi une responsabilité : Hannah en tant que réalisatrice avec ce qu’elle montre à travers son oeil, et moi dans la musique par le message que je transmets et l’énergie que je dégage. Ça influence tellement les gens! Tu n’écoutes pas un Beyonce et un Lauren Hill de la même manière… Il y a des musiques qui feront appel à quelque chose de presque bestial chez toi, et il y en a d’autres qui te donneront l’impression d’être enivré ou de t’élever. C’est vraiment important pour moi alors je fais très attention à ce que je dis.

HR : Quand tu es “artiste”, tu as un devoir mais je ne pense pas qu’il faille faire injonction aux artistes de s’engager.

Revue hawa : Quels sont les retours de l’industrie et du public face à vos choix ?

SB: Les mots qui me reviennent souvent, que ce soit de la part de professionnels ou du public, ce sont : élégant, épuré, classe. C’est cool parce que c’est ce qu’on veut faire.

HR : Il y a aussi des gens qui n’aiment pas. Plutôt dans mon secteur, des gens vont dire « Mais on ne comprend pas… Le rituel c’est quoi…? ». Je n’aime pas toujours me défendre, on ne peut pas tout justifier. Dans un clip j’ai l’impression que tu as le droit de laisser place à l’image sans mettre des mots partout. J’entends très bien ces réflexions, le clip fait 6 minutes et ne parle pas à tout le monde.

SB : Justement, plein de gens n’ayant rien à voir avec cette culture m’ont dit avoir été touchés parce qu’il y a quelque chose d’assez universel dans la douceur et le rituel. Certes c’est un hammam en Algérie mais derrière il y a l’idée de la purge, le retour au sources… Ça, les gens connaissent.

 

Revue hawa : J’avais envie de vous voir ensemble pour aller au delà de la réalisatrice qui produit des images, et de la chanteuse qui fait de la musique. Vous relevez ce qui me semble être un vrai défi : être des artistes femmes, aujourd’hui en France.

HR : Et arabes en plus, tu imagines. Enfin moi je ne suis pas arabe, en réunionnais on dit z’arabe. Cette position nous donne plus de force j’imagine. On veut des femmes artistes, il en faut plus !

SB : Ça ne nous empêche pas de faire ce qu’on a à faire, mais le chemin est un peu plus compliqué. Heureusement, tous les outils qu’on a nous permettent de faire ce qu’on aime.

 

 

Valentine Touzet

Crédit Photos : Cesar Decharme

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